Attaque talon : ange ou demon

Je tiens à remercier le CEVAK qui a eu la gentillesse par l’intermédiaire de son président, Christian CHATRY de m’inviter à présenter la réflexion suivante à la 30ème journée de rééducation de vendée.


Il est reconnu aujourd’hui que les blessures trouvent pour origine la biomécanique, les facteurs extrinsèques comme le terrain et surtout la charge d’entrainement.
L’un des facteurs communément incriminé dans la biomécanique est l’attaque du pied et principalement lorsque celle ci se fait par le talon.

Cavanagh et Lafortune ont décrit en 1980 l’attaque talon par un contact en dorsi flexion sous le talon. Le pied prenant ensuite le sens de la flexion plantaire. A l’inverse, l’attaque sur l’avant du pied se fait sous la tête des 4ème et 5ème métatarsien le pied partant ensuite en dorsi flexion, le talon se dirigeant alors vers le sol en chargeant progressivement l’arche plantaire.


L’attaque talon est la plus courante lors des courses, 80% des coureurs sont ainsi (Hasegawa-2017 et Larson-2011) et ce chiffre monte à 95% sur les « coureurs du dimanche » plus lent (<12km/h) hors compétition (De Almeida-2014)
L'attaque talon est influencé par la vitesse, la chaussure (Pratt-1989) et peut être par la dureté du sol (Gruber-2012). L'attaque sur l'avant du pied se retrouvera surtout sur les sprinter sur des distances inférieures à 800m. 
Certains auteurs dont Lieberman se font fait les avocats de l'attaque sur l'avant du pied dès 2010 arguant que certaines tribus Amérindienne et Africaine courent ainsi et ont survécue dans le temps ainsi. Que c'est la façon naturelle de courir.. Mais d'autres tribus primitives kenyane attaquent par le talon selon les conditions (vitesse <16km/h, durée longue..) comme l'a montré Hatala en 2013.
 Il a aussi été montré qu'enlever les chaussures peut modifier l'attaque du pied pour aller vers l'avant du pied, mais cette modification est non systématique et n'est pas durable. Au bout d'un certain temps, nombre de coureurs repassent en attaque talon. 
Essayons de passer l'attaque du pied sous le prisme de l'économie de course, des forces d'impact et des blessures. 
Economie de course :

Un coureur attaqueur talon qui passerait sur l’avant du pied verrait sa consommation d’oxygène augmenter et donc ses performances diminuer (Cavanagh-1982, Sparrow-1998). Il ne sera donc pas plus rapide dans l’immédiat et il lui faudra du temps pour retrouver ses performances d’autant. Néanmoins un coureur ayant l’habitude d’attaquer par le talon ne consomme pas plus d’oxygène qu’un coureur attaquant par l’avant du pied, à peu de choses prêt (Gruber-2013)
On a par contre constaté que si l’on observait la tête d’un marathon au 10ème kilomètre, la majorité des coureurs étaient en attaque sur l’avant du pied, mais au 30ème kilomètre, ils devenaient majoritairement talonneur.
Comment expliquer cela? L’attaque sur l’avant du pied entraine une consommation d’hydrate de carbone et donc de glycogène plus importante (Gruber-2013, Coyle-1986) Nos réserves de glycogène étant limitées il est probable que pour ne pas « frapper le mur » (quand on épuise notre stock de glycogène) ces coureurs qui attaquent sur l’avant du pied changent d’attaque, de stratégie.
Ainsi beaucoup de coureurs sont avant pied, et la fatigue aidant passent sur le talon.


Les impacts

Lieberman a parfaitement décrit l’incidence de l’attaque du pied sur la valeur globale de l’impact et la vitesse à laquelle l’on applique celle ci sur le squelette et les structures musculaires dans son article dans la revue Nature en 2010. Quelque soit l’attaque, la valeur globale de l’impact est la même. La vitesse a laquelle on applique cette attaque est plus importante si l’on attaque par le talon, chaussé ou non. Notons la présence d’un « pic passif » signe d’une contrainte osseuse lors de l’attaque talon. L’on a longtemps cru que ce pic passif n’existait que lors de l’attaque talon, mais il est aussi présent lors de l’attaque sur l’avant du pied (Gruber&Hamill-2015, Breine-2016) il est simplement englobé dans la contrainte globale.

Il y a t’il un lien entre la vitesse de force d’impact et les blessures?
De très nombreuses études existent et aussi bien chez les prospectives que chez les rétrospectives il y a des conflits de résultats. Bredeweg a même publié deux travaux contradictoire en 2013.

Une revue de littérature de Van der Worp en 2016 montre un lien entre la vitesse de force d’impact et les blessures si le coureur a deja un historique de fracture de fatigue.

Essayons de voir cela sous un autre angle:
La santé osseuse a besoin de contraintes (McLeod-1990) ce que les spationautes connaissent bien. Pour Nigg en 1997, plus d’impact et de vitesse de force d’impact donne des coureurs qui auront moins de blessures.
Courir sur des surfaces dures ne serait pas associé à des taux de blessures plus importants (Van Mechelen-1992)
Quelque soit l’importance de la vitesse de force d’impact, il est possible de jouer sur celle ci sans changer l’attaque du pied. Bien sur l’attaque du pied est peut être le meilleur moyen de diminuer la vitesse de force d’impact, mais augmenter sa cadence, le nombre de pas par minute que l’on fait, diminuer le bruit que l’on fait jouent sur la vitesse de force d’impact. Sans forcement que cela change la façon dont on pose le pied (Baggaley-2016, Phan-2016)


Blessures
 :

Daoud a mis en avant un taux de blessures plus important de 2,5 fois chez les attaqueurs talon. Mais cette étude reste très limitée car avec un faible nombre de coureur très spécifique, avec des hommes, des femmes et des blessures de degrés très différents…
Kleindienst et Walther en 2013, Goss en 2012 ne trouvent pas de différences en taux de blessures.
Ils ne se blesseront simplement pas aux mêmes endroits.
Ainsi, un coureur attaquant par le talon se blessera principalement au niveau des os et surtout sur la diaphyse tibiale ou au genou quand un attaqueur sur l’avant du pied se blessera plus sur les métarsiens, l’aponévrose plantaire, le jambier postérieur, le tendon d’achille, triceps sural…


Conclusion:

Les données scientifiques n’encouragent pas nécessairement à changer d’attaque. Il n’y a pas d’amélioration de l’économie de course, élimination du risque de blessure ou réelle diminution des contraintes. L’attaque du pied est une pièce du puzzle, un élément du geste sportif au milieu de la cadence, du déplacement vertical, de l’inclinaison du pied à l’attaque, de l’overstride que je propose de rebaptiser talonnage antérieur excessif, des angles maximaux de flexion du genou au moment de l’attaque du pied ou lors de la phase de soutien (Wille-2014)

Bien entendu, il y a encore un enorme besoin d’etudes et verifications sur le sujet, debats et dialogues sont ouvert
Cédric

Gournay sur marne, le 31 mars 2018